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Grève dans les prisons – de l’impossible spirale pénitentiaire Ce 7 février, les agents pénitentiaires ont, une fois encore, débrayé et foulé le pavé pour crier leur colère au gouvernement dénonçant le manque d’effectifs et de moyens accordés à l’exercice de leur profession. Dans ses interventions, Michel Jacobs, secrétaire général CGSP-prisons, invite le gouvernement à s’attaquer aux vrais problèmes des institutions pénitentiaires : vétusté des bâtiments, insécurité, manque d’encadrement et … surpopulation. La surpopulation pénitentiaire… Voilà bien la mère de tous les maux de nos prisons. Plus de 11500 détenus pour 9000 place. Et la population carcérale va chaque jour en s’accroissant. Le phénomène est bien connu.

Pas un mois sans que ne paraisse un article abordant cette problématique et les conséquences qui en découlent. Et elles sont lourdes. Un parc pénitentiaire surpeuplé implique une dégradation accrue des bâtiments. Faites vivre 700 personnes dans un espace qui ne peut en contenir que 400 et vous constaterez que les murs, les installations sanitaires, les fenêtres, les conduites se dégradent à vue d’œil. Un parc pénitentiaire surpeuplé implique aussi une tension omniprésente : 3 détenus qui se partagent un espace de 9m² 23h/24 ont constamment les nerfs à fleur de peau. Les altercations surgissent au moindre prétexte et tant le personnel pénitentiaire que les autres détenus sont à chaque instant exposés à des explosions de violence. Quand 3 agents pénitentiaires doivent surveiller une aile de 100 détenus, leurs nerfs sont aussi mis à rude épreuve lorsque les demandes affluent et qu’ils ne peuvent y faire face. Laissant parfois un détenu au prise avec une situation dramatique (malaise, agression d’un codétenu, …) qui le mettra lui aussi en situation psychologique tendue. La boucle est bouclée. Un parc pénitentiaire surpeuplé implique encore une hygiène déplorable et une dégradation du corps : les vêtements et les draps sont en nombre insuffisants et ne sont pas nettoyés régulièrement, les soins médicaux ne suivent pas (une rage de dent peut entraîner deux semaines d’attente pour une visite du dentiste !), gale et tuberculose sont le lot de nombreux détenus, l’accès aux douches est réduit, l’odeur des corps rend l’atmosphère suffocante et participe encore à la tension ambiante. Un parc pénitentiaire surpeuplé implique enfin que l’emprisonnement ne peut réaliser les objectifs qu’il poursuit : amener le détenu à prendre conscience du mal qu’il a fait et l’aider à se réinsérer dans la société afin qu’il ne tombe plus dans les mêmes travers. Se réinsérer est véritablement mission impossible quand les formations sont annulées parce que les mouvements de détenus au sein de la prison ne peuvent être organisés du fait de leur surnombre, quand les intervenants sociaux sont en nombre insuffisants et ne peuvent que parer au plus pressé sans accompagner les détenus dans une démarche construite de recherche d’un logement et d’un emploi, quand le nombre est tel que les visites des familles et les contacts téléphoniques sont réduits au strict minimum isolant le détenu des seuls liens qui lui restaient avec la société. Pas de formation, pas de sensibilisation, pas de liens… pas de réinsertion ! C’est un fait, constaté par les instances nationales et internationales, judiciaires et extra-judiciaires : nombre des détenus belges vivent dans des conditions justement qualifiées d’inhumaines et dégradantes. L’homme est ainsi fait qu’évoluant dans un environnement hostile, il aura souvent tendance à se replier sur lui-même et à ne pas montrer les plus beaux aspects de sa personnalité. Le détenu n’échappe pas à la règle. Emprisonné dans des conditions déplorables, il se réfugie dans la conscience de son mal-être et se voit victime quand on attend de lui qu’il réalise la gravité des actes qu’il a commis et qu’il se remette en question pour devenir meilleur. Comment dès lors s’étonner qu’il récidive si son séjour en prison ne lui a rien appris que sa propre marginalité ? Et qu’y avons-nous gagné ? Certainement pas la sécurité ! Cet échec patent de l’institution pénitentiaire à rencontrer les objectifs qu’elle poursuit (tout en coûtant très cher à la société), le gouvernement ne peut prétendre qu’il l’ignore. Les instances de contrôle pénitentiaire nationales (conseil central de surveillance, commissions de surveillance…) et internationales (comité pour la prévention de la torture, comité des ministres du conseil de l’Europe, ONU,…) comme les instances académiques le dénoncent depuis des années à force de rapports et d’injonctions. Plus frappant encore, la Cour des Comptes, qui ne peut être taxée de ne s’intéresser qu’au bien-être des détenus, rendit en 2012 un audit accablant du système pénitentiaire. S’étonnant tout d’abord de l’absence de chiffres clairs quant à la capacité carcérale et au nombre de détenus (un comble…), elle pointa une à une les mesures prises par le gouvernement pour endiguer le problème pour arriver au constat désolant qu’aucune d’entre elles n’avait d’effet sur le phénomène. Même le fameux Masterplan (grand chantier visant la construction de nouveaux établissements) ne trouva grâce à ses yeux. D’une part parce que cette idée d’agrandir toujours plus le parc carcéral n’a jamais réussi à inverser la tendance à la surpopulation, comme le démontre l’examen des politiques identiques mises en place chez nous (en 30 ans, le nombre de place a cru de 30 % tandis que le nombre de détenus croissait lui de 50%) comme dans les autres pays d’Europe. D’autre part, parce que, même s’il était mis intégralement à exécution et que le nombre de détenus n’augmentait pas sur les 5 prochaines années, il manquerait toujours 900 places… Les conclusions de cet audit sont claires : le problème ne vient pas d’un manque d’argent mais d’une affectation irréfléchie des moyens financiers. Et la Cour de marteler que tant qu’une politique globale ne sera pas mise en place, tant qu’une réflexion plus large ne sera pas menée sur le sens de la peine et ses modalités en concertation avec tous les acteurs de la chaîne pénale et pénitentiaire, nous échouerons à donner une réponse adéquate et efficace au problème que représente la délinquance. Ce 7 février, les agents pénitentiaires foulent le pavé et crient leur malaise. Au-delà de leurs revendications, c’est le malaise du système tout entier qui s’exprime. Il serait temps aujourd’hui que la classe politique l’entende et se décide enfin à s’attaquer au problème de manière constructive et réfléchie. Non pas en prenant quelques mesures dans l’urgence, à l’aveuglette, sans en analyser les conséquences probables. Mais en s’asseyant, en prenant le temps, enfin, d’écouter les acteurs de terrains, les experts. En réfléchissant hors de toute tentation démagogique, tournés vers une obligation de réussite et non de moyen. Ce n’est qu’à ce prix que nous mettrons fin à la spirale pénitentiaire, et finalement insécuritaire, dans laquelle nous nous sommes enfermés.