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Lutte contre la radicalisation en prison : l’échec du confinement

Surpopulation, conditions de détention défavorables, précarité, isolement, absence de perspectives à la sortie, … autant de facteurs qui peuvent expliquer, sans la cautionner, la​​ radicalisation d’un détenu.​​ 

La lutte contre le radicalisme en prison est un des sujets traités par la Commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 22 mars. Elle a remis à la fin du mois d’octobre le dernier volet de son rapport1, dont l’un des chapitres est consacré à l’emprisonnement. Il dresse un triste état des lieux des prisons belges​​ que l’OIP dénonce depuis longtemps.

Radicalisation dans les prisons belges : un plan d’action réduit à l’isolement ​​​​ 

Dans son préambule, la Commission insiste sur l’impossibilité de déterminer une causalité directe entre l’emprisonnement et la radicalisation, cette dernière relevant d’une causalité multifactorielle et non linéaire. Etablir un lien de cause à effet entre prison et radicalisme serait une réduction analytique erronée.​​ 

En Belgique, un plan d’action contre la radicalisation en prison2​​ a été mis sur pied en mars 2015. Le rapport de la Commission rappelle, à juste titre, le manque d’étude et de chiffrement du phénomène. Le plan édité par le ministre de la Justice ne fait donc référence à aucune évaluation du risque. Il est censé poursuivre un triple objectif : confinement, normalisation et désengagement. Force est de constater qu’il n’est pas atteint.​​ 

Sur base de ce plan3, des détenus radicaux ou en voie de radicalisation, et présentant, selon​​ l’administration, un profil de dangerosité nécessitant un régime de sécurité adapté, ont fait l’objet d’un rassemblement dans deux ailes ouvertes depuis 2016 (la notion de dangerosité floue et fluctuante entrainant un risque d’arbitraire). Tristement baptisées​​ D :RAD-EX, ces sections d’une vingtaine de places se trouvent à Ittre et à Hasselt.

La priorité semble donc mise sur le placement à l’isolement de ces détenus afin, pour reprendre les termes du rapport, « d’éviter la contamination. » Ces détenus​​ se retrouvent donc rassemblés dans une série de cellules, coupés du contact des autres détenus, avec des plages horaires qui leur sont dédiées pour les sorties préau et l’accès aux salles de sport. Il apparait pourtant que même cet objectif de confinement n’est pas atteint puisqu’ils communiquent toujours : par les fenêtres, entre étages, via les GSM, …​​ Il s’agit donc d’un isolement uniquement nocif. Les directeurs de prison entendus par la Commission ont averti des effets néfastes d’une telle rupture et d’un isolement radical :​​ « au plus les contacts sont brisés pour ces radicaux, au plus vont-ils encore devenir plus “étrangers” à leur monde et au plus dangereux seront-ils à leur retour en société. »

On peut en effet craindre que ce confinement absolu entraine​​ une stigmatisation des détenus considérés comme « dangereux » et le maintien dans cet étiquetage, un renforcement du sentiment de crainte auprès des agents pénitentiaires, un isolement encore plus fort de ces détenus, et donc, à terme un renforcement des convictions radicales….

Par ailleurs, les sections​​ D-Rad :ex​​ étaient initialement prévues comme des exceptions, exclusivement réservées aux meneurs, idéologues et prédicateurs (les autres détenus « radicaux » devant être intégrés dans des sections ordinaires). Or, il apparait qu’elles regroupent​​ « un public qui s’écarte quelque peu de la cible initiale. » Les directeurs d’établissement auditionnés pointent cette incohérence. Ils expliquent cette hétérogénéité de profils par un​​ « souhait de rentabilisation de​​ ces sections, en “forçant” l’occupation des places ouvertes. » Une vision contestée par l’administration pénitentiaire. Plusieurs divergences de vues entre directions locales et administration centrale apparaissent clairement dans ce rapport.​​ 

Un​​ accompagnement inexistant​​ 

De plus,​​ force est de constater que rien n’est mis en œuvre pour la déradicalisation, le désengagement ou toute forme d’accompagnement de ces détenus. Tout au plus, quelques groupes de paroles sont organisés, mais pas de manière​​ systématique. Aucun accompagnement spécifique, social ou psychologique, n’est mis en place. Le suivi n’est pas plus existant à la sortie, aucun projet n’est mené en termes de réinsertion.​​ 

Les directeurs auditionnés confirment : « rien n’est fait, il n’y a​​ rien au niveau du désengagement. » ​​ Pour l’un d’entre eux, la prison fait uniquement​​ « ce qu’elle fait de mieux : du simple gardiennage. » Les directions estiment que l’absence de mesures orientées vers le désengagement s’intègre dans un problème plus large de l’emprisonnement : « celui de l’abandon de l’objectif de réinsertion assigné à la détention. » La non-concrétisation du plan de détention prévu par la loi de principes en étant l’exemple le plus emblématique.​​ 

La situation de ces détenus et le non-respect de certains de leurs droits inquiètent l’OIP. Le sentiment d’injustice, très présent parmi la population pénitentiaire, ne peut qu’être accentué au sein de ces ailes. Si la Commission souligne que les détenus placés en sections particulières doivent​​ avoir les mêmes droits que ceux des autres sections et établissements, elle remarque pourtant que ce n’est pas le cas. Pas d’accès au travail, restrictions des visites familiales ou associatives et des appels téléphoniques, …. La Commission reconnait même​​ que cela flirte avec les limites de la légalité et contrevient à la loi de principes. Les directeurs, pour leur part, insistent sur le caractère juridiquement contestable de certaines pratiques.

Quelques recommandations à souligner​​ 

La Commission a émis une série de recommandations, qui sont vivement réclamées par l’OIP depuis plusieurs années. Parmi lesquelles : l’amélioration des conditions d’emprisonnement, l’amélioration de la formation des agents pénitentiaires, la mise en place de « maison de transition », dont l’objectif serait le désengagement et la réinsertion, le développement de l’offre de formation en prison, un plus grand suivi, et plus systématique, des détenus durant la détention, mais également un accompagnement après la libération, etc.​​ 

Enfin, et cela mérite d’être souligné, la commission d’enquête recommande « la mise en œuvre, rapide et complète, du plan de détention, prévu par la loi de principes pénitentiaires (…) » qui ne devrait pas concerner uniquement les détenus « radicaux » mais​​ bien l’ensemble de la population incarcérée dans les prisons belges.​​ 

 

 

1

​​ Disponible à​​ cette adresse :​​ http://www.lachambre.be/FLWB/PDF/54/1752/54K1752009.pdf

3

​​ Pour plus d’informations, voir la Notice, pages 130 à 132.​​